L'indépendance de l'AFP menacée de l'intérieur

Depuis quelques années le combat pour préserver l'indépendance et les statuts de la troisième agence de presse mondiale a surtout été rythmé par des attaques venant de l'extérieur de l'AFP.

On se souviendra que ce sont des velléités de privatisation, exprimées ouvertement par des dirigeants du parti politique alors au pouvoir, qui mettent le feu aux poudres en 2008.

Plusieurs tentatives de modifier en profondeur le statut de 1957, qui garantit à l'AFP un rôle et une indépendance qui n'a pas d'égal dans le monde, ont depuis été déjouées. A commencer par le Plan Louette, qui a provoqué une pétition signée par plus de 20.000 personnes - dont l'actuel président de la république, à l'époque dans l'opposition - et puis par le biais de la proposition de loi Legendre, qui a échoué en 2012 pour cause, justement, d'élections nationales. Notre association , qui milite au sein de la société civile pour préserver l'indépendance et les statuts de l'AFP, est d'ailleurs née de ces combats.

Aujourd'hui, alors que l'épopée de la "PPL Legendre" s'est soldée dans les faits par un renforcement du statut - avec l'affirmation de la "mission d'intérêt général" de l'AFP dans le cadre des règles de la Direction de la concurrence de l'Union européenne ( http://www.sos-afp.org/fr/statut_article13 ) - on constate hélas l'émergence de nouvelles menaces contre l'indépendance de l'agence.

Elles proviennent cette fois-ci de l'intérieur : de la direction actuelle.

Ces menaces prennent la forme d'une offensive de plus en plus ouverte contre la définition même d'une "information complète et objective", telle qu'elle est précisée dans le premier article de la loi de 1957.

De plus en plus, on entend parler de "buzz" à la place d'information, de l'image à la place des faits et de renommée dans les "médias" à la place du travail méticuleux et souvent ingrat qui doit être celui d'une grande agence de presse.

A consulter le site web de l'AFP, transformé depuis deux ans sous la direction d'Emmanuel Hoog, on pourrait croire que la seule information qui vaille transite forcément par Internet, voire par les "réseaux sociaux" que l'AFP semble avoir adoptés sans le moindre esprit critique.

A lire les "blogs" de l'AFP, mis à la disposition du public sans aucune contrepartie et mobilisant un nombre croissant de journalistes, on pourrait croire également que l'Agence France-Presse s'occupe surtout de mettre en valeur des faits éphémères qui ont pour seul objectif de lui faire de la publicité.

Telle photo prise lors d'une manifestation sera célébrée pour la seule raison qu'elle est censée avoir choqué, ou intrigué, certains internautes (cf. http://blogs.afp.com/makingof/?post/2012/10/24/Le-baiser-de-Marseille ). Tel journaliste qui a photographié les enfants d'un chef d'Etat lors d'une cérémonie officielle ( http://blogs.afp.com/makingof/?post/2013/01/23/Comment-se-distraire-pend... ), ou couvert une manifestation dans des conditions insolites, sera invité à expliquer en long et en large ses motivations, voire ses émotions. Quitte à voir le dialogue avec les internautes interrompu par la direction de l'AFP au cas où ces derniers se montrent trop critiques ( http://blogs.afp.com/makingof/?post/2012/11/29/Notre-Dame-des-Landes-%3A... ).

Cette approche, qui met lourdement l'accent sur l'image fixe ou animée au détriment du texte, a trouvé une expression officielle dans une note interne qu'a publiée le rédacteur en chef de l'AFP, Philip Chetwynd, le 23 janvier 2013.

Ce document nous semble si capital pour l'avenir de l'AFP, et donc pour l'indépendance de la presse dans son ensemble, que nous avons décidé d'en publier de larges extraits .

M. Chetwynd écrit : "L'évolution fulgurante que connaît la diffusion de l'information via l'internet et ses supports, poussée par l'explosion du marché des tablettes et des smartphones, a accru de façon dramatique la demande de nos clients pour une visualisation de nos contenus. L'image s'impose de plus en plus dans nos plans de couverture. Donner la priorité à nos contenus photo et vidéo tout en les intégrant pleinement dans notre couverture, est devenu crucial.

"Il faut faire en sorte que les aspects dramatiques et colorés de notre production photo et vidéo soient répercutés dans nos papiers et garder à l'esprit que l'image elle-même "est" souvent l'histoire, comme en témoigne le récent 'baiser de Marseille' ou le 'joueur de guitare libyen'. Notre style d'écriture doit donc prendre en compte cette évolution."Des inondations, des incendies, et des chutes de neige - souvent accompagnés de diaporamas et de vidéos en ligne - peuvent rester des dominantes pendant plusieurs jours même si les pertes en vies humaines et les dégâts sont limités.".

Interrogé ces dernières années par des syndicalistes au sein du Comité d'entreprise de l'AFP, le PDG Emmanuel Hoog a affirmé à plusieurs reprises que le texte devait rester "l'épine dorsale" des couvertures de l'agence. En même temps il a lui-même affirmé, y compris à l'extérieur de l'agence, une opinion plus proche de celle de son nouveau rédacteur en chef, M. Chetwynd.

Cf. par exemple l'intervention de M. Hoog en mai 2012 devant le congrès de l'Alliance européenne des agences de presse, lorsqu'il a déclaré : "Aujourd’hui, l’info, c’est d’abord de l’image. Et ceux qui veulent créer de l’événement veulent créer d’abord des images.".

L'Association de défense de l'indépendance de l'AFP considère ces déclarations comme une violation caractérisée de l'esprit non seulement du statut de l'AFP, mais également des principes qui doivent être ceux d'une grande agence de presse généraliste.

ADIAFP, le mercredi 30 janvier 2013