Le 23 avril 2010 : Le changement de statut éloigné, mais un diagnostic et un projet d'avenir contestables

A propos du "rapport Pigeat"

Le "Comité de réflexion sur l'avenir de l'AFP" a rendu public son rapport de 68 pages.

Ce document a le grand mérite de préconiser le maintien du statut de 1957, ce qui est en soi un succès après la longue bataille que nous menons depuis deux ans.

Rappelons que l'ancien PDG Pierre Louette, à la demande du gouvernement, avait proposé de transformer l'agence en société anonyme.

Cet acquis conforte notre analyse selon laquelle la création de la commission présidée par Henri Pigeat, suivie par la démission de M. Louette, constituaient des aveux de défaite du plan demandé par le gouvernement.

Une défaite devant la mobilisation à l'intérieur, et aussi à l'extérieur, de l'AFP. Ce ne sont pas moins de 168 parlementaires français qui ont signé, à ce jour, la pétition "SOS-AFP".

Ceci dit, ce long rapport intitulé "Pour une refondation de l'AFP", dont nul ne peut dire ce qu'en fera le nouveau PDG Emmanuel Hoog, ne rompt pas suffisamment avec la logique du Plan Louette et certaines propositions nous semblent inadéquates voire dangereuses, à la fois dans la gouvernance et dans les choix stratégiques.

Toutefois, nous accueillons favorablement la reconnaissance du caractère absolument indispensable d'une agence de presse, dans un univers médiatique en constante transformation.

Nous nous félicitons également de la volonté affichée de renforcer le caractère mondial de l'AFP et son apport à la francophonie, deux aspects sous-estimés ou négligés dans les rapports de M. Louette et de M. Frédéric Filloux.

De même les notions de "rentabilité" n'apparaissent pas et l'accent est mis sur une action commerciale renforcée, mais sans a priori géographique.

Le rappel de ce que l'AFP est une "entreprise de journalisme" (page 32) et l'affirmation que "le mythe de la gratuité a certes de bonnes chances de s'effondrer tôt ou tard" (page 22) nous semblent bienvenus.

Mais des formules non étayées et ambiguës telles que "l'image a pris le pouvoir sur l'écrit" (page 5) et "l'écrit ne suffit plus" (page 17) nous posent problème.

L'écrit doit continuer à primer

L'insistance mise sur la nécessité de créer "une offre pensée à la source comme multimedia" et le rôle dominant dévolu au Service Vidéo, sont en effet contestables.

Si nous ne nions pas du tout l'importance de ces services, il ne faut pas oublier que le coeur du métier de l'AFP demeurera toujours l'information exacte, rapide et sourcée.

L'écrit doit continuer de primer, ce qui n'empêche nullement les "nouveaux métiers" d'avoir plus de place. Les technologies et méthodes nouvelles, sur lesquelles l'AFP doit être hautement performante, ne peuvent être qu'au service de ses missions et non des fins en soi.

Par ailleurs, l'absence quasi-totale dans ce rapport de propositions socialement bénéfiques pour le personnel toutes catégories de l'agence nous inquiète.

N'y a-t-il pas risque de "saucissonner", de "découper" l'AFP, comme l'ont rêvé les prédécesseurs de M. Hoog? Il faut, au contraire, la recentrer.

Justement, nous ne sommes pas d'accord non plus sur la volonté exprimée de renforcer la décentralisation (page 33), car cette régionalisation, créée dans les années 1980 - sous la présidence d'Henri Pigeat, justement - a surtout créé de la confusion et des "féodalités" régionales. Les statuts des personnels n'ont jamais pu être construits avec justice.

La composition du Conseil d'administration

Nous n'avons pas d'objection de principe aux changements proposés dans la composition du Conseil d'administration, qui aurait seize membres (deux représentants de la presse écrite, deux des médias publics ou privés, un des medias en ligne, trois représentants des "missions d'intérêt général" concernées par l'AFP, le PDG (élu par les dix précédemment désignés), le directeur de l'information qui serait vice-président, et quatre "administrateurs indépendants", personnalités reconnues des medias, élus par les douze autres.

Mais inutile de dire qu'il faudra regarder de plus près le contenu exact de ces modifications, à la lumière de ce que proposeront et le nouveau PDG et le gouvernement.

Sans prendre position sur l'élection d'Emmanuel Hoog en tant que telle, le processus opaque qui a mené à sa nomination a encore une fois démontré la coupure entre la gouvernance actuelle de l'AFP et ses salariés.

Tout changement dans la composition du CA devrait avoir pour effet de rémedier à cette situation.

Une réforme sans garantie du Conseil supérieur

Même si le Comité a baptisé la nouvelle instance censée remplacer le Conseil supérieur "Comité des garanties", l'idée d'y faire figurer des journalistes ou éditeurs de medias est bonne.

Mais la dépendance à l'égard du Conseil d'administration est maintenue, sinon renforcée.

Un tel organisme aurait du mal à respecter les "garanties principales" et notamment d'empêcher les défaillances rédactionnelles ou les manquements à nos missions.

Une nouvelle formule est donc à trouver car un Conseil supérieur bien réformé est indispensable à l'indépendance de l'AFP.

La filiale "AFP-SE" : une proposition inquiétante

Si le statut de 1957 est maintenu pour l'AFP "maison mère", la proposition de créer une "AFP-SE" (Société éditrice) - filiale censée "enrichir" le statut, et dont l'actionnaire principal serait l'AFP et l'actionnaire minoritaire la Caisse des dépôts et consignations - semble avoir été conçu pour faire plaisir à tout le monde.

Autrement dit, le beurre pour les défenseurs du statut que nous sommes et l'argent du beurre pour ceux qui souhaitent détourner ou fragiliser ce même statut.

Le rapport Pigeat indique (page 41) que les ressources d'AFP-SE seraient constituées par le produit de ses ventes. Mais s'agirait-il de toutes les ventes de l'AFP ?

Cette société, même si elle dépend de l'AFP, doit veiller aux conditions d'utilisation de la "marque AFP", ce qui peut être une garantie en théorie, ne peut-elle pas à terme "engloutir" la maison-mère, ou l'entraîner dans des projets extérieurs à sa vocation ?

Pour notre association, dont la raison d'être est la défense de l'indépendance de l'AFP, il y a là une véritable inquiétude - d'autant que le rapport Pigeat n'exclut même pas, comme "eventuelle solution complementaire dans l’avenir", une solution de type "fondation" ou "trust" à l'anglo-saxonne (page 34).

Des formules, comme d'anciennes rengaines

Nous trouvons certaines formules vagues qui ressemblent à de vieilles rengaines des précédentes directions, comme "rationalisation du recrutement", "système de promotion qui ne soit plus principalement lié aux automatismes de l'ancienneté mais aux potentiels et aux résultats professionnels des agents", comme si cela n'existait pas déjà, masquant en réalité l'arbitraire le plus total des directions.

De même, certains passages sur la "marque" AFP semblent sortis tout droit d'un manuel de marketing. Comme par exemple lorsqu'on lit page 26 que : "l'AFP repose sur une Vision, une Mission et des Valeurs qui lui sont propres et en constituent l'ADN et des Codes."

Une bataille gagnée, mais pas encore la guerre

Une bataille, certains disent une "demi-bataille" a été gagnée. Nous maintenons le statut de l'AFP et ses missions - c'est très important pour l'indépendance - et évitons une perspective de liquidation pure et simple.

Mais l'AFP définie dans le rapport n'est pas celle à laquelle nous aspirons et qui répond aux besoins de la presse de demain.

Nous allons donc devoir continuer à travailler pour que l'AFP demeure l'agence mondiale indépendante que ses fondateurs ont voulue et à laquelle le personnel comme l'opinion publique sont très majoritairement attachés.

Par conséquent, en attendant de connaître les orientations du nouveau PDG nous préconisons le maintien de la pétition "SOS-AFP" - dont il faut encore faire grossir le nombre de signataires - et nous chercherons à amplifier l'action de notre association.

Association de défense de l'indépendance de l'Agence France-Presse, le vendredi 23 avril 2010.